Petit délire sur le futur antérieur

Mis à jour : 6 mai 2020

De guerre lasse.



« C’est son mariage qui l’aura ruiné ! »

J’ai toujours aimé le futur antérieur. Ce temps qui n’existe pas réellement. Une fiction grammaticale. Cela ne sera pas et n’a jamais été. Du moins pour l’instant.

Il y a un auxiliaire au futur et un participe passé… Faut le faire tout de même…

Ce n’est pas une affirmation conditionnelle : non, non, c’est pas comme si je disais : il y a des chances que peut être... Cela arriverait si…. non, non, aucune condition.

C’est un non-événement. Ni dans le passé, ni dans le futur. C’est un présent somme toute. Juste une certitude tellement vraie qu’on l’imagine telle un instant présent, vu de l’avenir qui devient par conséquent du passé.

C’est idiot et beau à la fois.

En voilà une belle affirmation ! Il va se ruiner ? On n’en sait rien. Il s’est déjà ruiné pour une femme ? On n’en sait rien. Juste que celle-ci, c’est sûr, elle va n’en faire qu’une bouchée.

Oui mais c’-n’est pas encore fait...

Je marche dans la rue, je souris benoîtement à un passant surpris. Lui aussi sans doute, est en train de créer un futur antérieur à mon adresse...

Cette phrase entendue, il y a quelques instants à la caisse d’une librairie m’envahit. Je la tourne et retourne dans ma tête, la plaçant en vain sur l’échelle du temps, cherchant sa place, son poids. Si vraie, si présente et pourtant imaginaire. Quel signal d’alarme… Retourner et retrouver la dame et son élocution fine mais assassine. Annihiler ce verdict inexistant, juguler cette exécution préalable…

Vite, retrouver cette femme et lui dire mais -bon-sang-de-qui-parlez-vous ? Il faut le sauver ! Vous êtes encore dans le domaine du possible : puisque cela n’est pas encore arrivé.


C’est quoi cet inéluctable destin, cet irrévocable constat, cette fin programmée à l’infini. Quand arrivera-t-il donc ce point futur d’où l’on regarde en arrière ce qui n’est pas encore là?

Vous le condamnez à ce funeste état. Donnez-lui une chance !

Que de cruauté dans ces huit mots.

Je retourne sur mes pas. Trop tard. Trop de temps est passé à laisser vagabonder mon futur antérieur. Le présent est devenu passé. Le Futur a fui en avant. Je reste interdite. Où aller à présent ?

Quelle conne ! Arrête ! ça en devient ridicule.

Bon, j’ai laissé partir le point du changement possible. Qui diable était-ce ? De qui parlait-elle ? Quel homme est capable de se laisser entraîner sans broncher dans sa propre ruine, il laisse faire, il se laisse faire, on laisse faire…

De guerre lasse.

Je suis témoin d’un assassinat financier, voire complice si je me tais. D’une coupable complicité tout du moins.

Une tasse de thé. La cuiller cogne les bords de la tasse. C’est agaçant et reposant à la fois. Un rythme lent. Une idée loufoque. Retourner demain à la librairie. Laisser mon regard se perdre dans cette multitude de mots, de lettres entrelacées, de phases glanées ici et là.

Je me nourris de mots. C’est idiot : c’est quoi cette manie de se jeter dans les histoires des autres ? C’est quoi ce voyeurisme intellectuel ?

Et de quoi je me mêle ? Elle fait ce qu’elle veut la Bovary !

Et puis qu’est-ce que ça peut me faire si Lisbeth Salender a des anneaux dans le nez ? Et Lord Cigogne quelle classe ! Et alors ? Viendra-t-il me chercher et m’épouser ? Non ! Puisque c’est fictif, c’est irréel, c’est de l’imagination ce sont des mots, juste alignés sur une page, du papier, du pipeau, c’est rien : on s’en fout !

Mais non, je ne peux me résoudre à ne vivre que ma vie, il me faut celle des autres. Des points d’appui, des repères ? Des normes ? Des jalons ?

Qu’avais-je besoin d’écouter aux portes -invisibles- d’une queue à la caisse ? toujours ce voyeurisme nauséeux, mais involontaire cette fois. Je ne peux tout de même pas me boucher les oreilles...

C’est dit, c’est entendu… le message est transmis : toujours à cause de ce futur antérieur.

Elle ne l’a pas dit au passé composé : « C’est son mariage qui l’a ruiné »

Là, y’a plus rien à faire, c’est foutu.


Elle n’a pas dit « son mariage serait ruiné s’il ...voit une autre femme, non non.

Elle a voulu dire que c’est son mariage qui va le ruiner s’il continuait sans cette direction. Le mariage est ici sujet, c’est le mariage le coupable. Le mariage, ce n’est qu’un complément circonstanciel, en aucun cas un être actif doué de réflexion …

Cherchez la femme... Trouvez la femme…. Est-elle brune, blonde ou rousse... je l’ignore.

La mariée, c’est elle la coupable de cet assassinat pécunier et par conséquent psychologique voire physique ! un homme ruiné est capable de tout...

Trouver l’homme… l’objet. Le COD. Le complément d’objet direct. Directement concerné oui..

Oui mais comment concilier un futur avec un participe passé ? C’est du n’importe quoi …

À quand ce nouveau présent qu’il faut que j’attrape ?

Je paie mon achat : encore des mots pour nourrir mon esprit d’autres moments vrais, pas les miens, mais si bons à prendre….

Je suis déçue, je cherche en vain des yeux la complaisante juge et officier chargé de l’exécution des peines : une journée pour rien, un coup d’épée dans l’eau.

Je reviendrai. Voilà : là c’est du clair, du net, un futur simple !

Enfin, reste à déterminer le « quand »

Mais que dis-je… Ça peut être n’importe quand, demain, dans deux mois, dans dix ans. C’est ridicule. Style « I’ll be back » On ne sait pas quand il reviendra… bon, il revient assez vite, mais c’est du bol… cela eut pu être Terminator 4 ou 5.

N’est pas Victor Hugo qui veut :

Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai.

Voilà, ça c’est du précis. Du lourd ! Entre temps mon futur antérieur se fait la malle, se « passé-ise ».

Bon je reviendrai demain, sans doute pas à l’aube, ou à l’heure où blanchit la campagne : on va dire à l’heure où s’ouvrent les portes du magasin. Les jours ouvrables, on ouvre de 9:30 à 19h .

Je reviendrai et je guetterai cette femme qui tourmente mon esprit depuis qu’elle a lâché sans aucun état d’âme cette phrase qui me torture depuis. Ce futur inéluctable qui est loin d’être si sûr. Je le trouverai dès qu’elle m’aura dit qui est ce misérable en devenir, cet homme qui par amour, se laisse dépouiller. Mais qui ne l’est pas encore.

Oh un autre futur antérieur !

Je vais devenir folle… elle m’aura dit… pas de doute : Auxiliaire au futur et participe passé de dire…. C’est quoi ce délire ? Elle me dira au passé, au futur simple style i’ll be back ?


Dés qu’elle m’aura dit… demain dès l’aube…

Victor au secours !! ou Schwartzie… aidez-moi !

Je me sens coupable d’avoir écouté (ouille !! il faut que j’arrête : me voilà aux proies d’un infinitif passé… infinitif : état du verbe non conjugué et aussi ce passé récurrent, rien ne m’est épargné, je crie grâce et de cette lutte sans merci, ressortirai-je vainqueur (on dit vainqueuse ? ) Je doute de tout... Les mots, les temps, les modes … pitié...

No mercy, pas de clémence ? non merci Je dois le trouver, le sauver, dussé-je (oh celui-là c’est du cossu, imparfait du subjonctif forme interrogative…quand tu nous tiens)

Dussé-je donc -je disais- y passer toute la journée aux œuvres ouvrables.

Bon faut que je me calme.

Demain Victor, dès l’aube, à l’heure où blanchit ta campagne, j’irai trouver cet homme, car je sais qu’il m’attend.

Victoire Victor ! Elle est là qui jacasse avec la caissière. C’est bien elle, la femme qui parle au futur antérieur, un rêve…

- Madame, de grâce, dites-moi de qui parliez-vous il y a deux jours, il y a une éternité, qui est l’homme-objet futur candidat à la ruinance… --je doute sérieusement, ça se dit ?)

Juste deux yeux qui cillent.

- Je vous demande pardon ? Oh mais je ne sais plus. De quoi parlais-je…
De qui avais-je parlé…

(Un jour, je me pencherai sérieusement en quoi je mangeais est imparfait, comprenez non-parfait et j’avais mangé plus que parfait… non mais on se demande… Les Diderot et autres académiciens qui ont trouvé le nom des temps, devaient pas boire que de l’eau… ou z’avaient les fils qui se touchent…)

- Madame, ici même, vous parliez avec une amie et vous avez lâché cette phrase malheureuse : « c’est son mariage qui l’aura ruiné » comme si vous aviez dit « quel bel été on aura eu »… il n’est pas fini cet été (et là, je ne vous parle pas du verbe être) mais on est sûr qu’il va bien finir,

Mais vous parliez de ce pauvre bougre, qui a épousé une criminelle sangsue… Dites-moi vite que je puisse retrouver la paix en mettant ce futur antérieur au passé simple ou accordez moi au moins un conditionnel, donnez-lui une chance de se convertir au futur plus simple

Les yeux au passé interrogateur et la bouche en mode plus que parfait, la dame me dit :

- Mon fils. C’est de mon fils qu’il s’agit.

Je tombe à genoux caillou chou, tant de hiboux joujoux poux, tant de tension, d’interrogations que j’en perds mon sens de la répartie.

Et je fais quoi maintenant ? Comment sauver de la ruine un homme qui ne l’est pas encore car le passé n’est pas encore là et le futur est au passé…

Je me conjugue en excuses, non je me confuse en ... non je me…

Diable ! voilà, le sauver mais comment ? Vous en avez de bonnes, vous…. De bonnes quoi ?

Si sure de mon dussé-je, je reste coite sans un mot vaillant

Vaille que vaille.

-Vous savez, je veux bien l’épouser moi, votre fils.

N’importe quoi ! je me ramasse, je sourcille, je souris, je me gratte les cheveux

Il va falloir penser à partir

Nom de Dieu,

Un verbe conjugué au présent et trois à l’infinitif qui se suivent comme ça dans la même phrase…et qui forment un futur : on ne me croira jamais ! Si si, j’insiste : ça existe !

Je vais mourir de honte. Oh putain ! : un verbe au présent et pas un participe passé, hein… mais un infinitif qui suit…. Ce futur me poursuit partout....


- Madame, … auriez-vous une corde ?









©ClaireHunyadi


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